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Lundi 20 juin 2022

La demande bordelaise d’arrachage suscite la compassion, mais pas le consensus, dans le reste du vignoble


Amorcé par la filière bordelaise, le débat sur la mise en place d’outils de régulation est lancé dans les instances politiques vitivinicoles. Le constat d’un déséquilibre girondin est partagé, pas forcément les moyens à mobiliser pour le résoudre.

La demande bordelaise d’arrachage suscite la compassion, mais pas le consensus, dans le reste du vignoble

C’est le dossier qui anime les discussions de bout de rang de vigne cette fin de printemps. « L’arrachage n’était pas un sujet avant que Bordeaux le mette sur la table » résume Éric Chadourne, le président de l’Interprofession des Vins de Bergerac et de Duras (IVBD) et de la Fédération des Vins de Bergerac Duras (FVBD). Désormais à l’agenda politique de la filière, le dossier anime les débats nationaux… et locaux, où chaque situation présente sa particularité et sa complexité. Dans le Bergeracois « comme à Bordeaux et ailleurs, il y a partout une baisse des ventes de vins rouges d’appellation en France. Notre différence, c’est que l’on a peu de stocks et que l’on perd déjà des surfaces (nous sommes passés en dessous de 10 000 hectares pour Bergerac et Monbazillac) » pointe ainsi Éric Chadourne, qui note que l’arrachage « est un sujet stratégique de long terme. Il faut en discuter de manière approfondie entre tous les professionnels. La première urgence est de se poser calmement et de réfléchir. »

« Ça mérite que l’on s’y penche » valide Maxime Toubart, le président du Syndicat Général des Vignerons de Champagne (SGV), qui appelle aussi à la réflexion et à la concertation pour fixer une stratégie reposant sur plusieurs leviers de soutien aux vignobles en difficulté. Comptant parmi les premières organisations concernées, la Confédération Nationale des producteurs de vins et eaux de vie de vin à Appellations d'Origine Contrôlées (CNAOC) doit justement se réunir prochainement pour en discuter. Parmi les vignobles d’appellation, la Vallée du Rhône indique voir d’un bon œil la demande bordelaise de réintégration de l’arrachage définitif dans la réglementation européenne (dont il est sorti depuis 2008). « À date, nous n’avons pas de velléité. Mais j’ai une lecture du vignoble des Côtes-du-Rhône qui est assez difficile en ce moment » indique Denis Guthmuller, le président du Syndicat Général des Vignerons des Côtes du Rhône, qui préférerait avoir cette option à disposition si besoin.

Nous pourrons être solidaires, mais pas à n’importe quelles conditions

En attendant une position de l’ensemble des AOP, les vins à Indications Géographiques Protégées (IGP) se montrent à l’écoute : « pour l’instant, il n’y pas de demandes en IGP. Il faut que ceux qui ont des besoins se prononcent pour que l’on prenne position. S’il y a des soucis, nous pourrons être solidaires, mais pas à n’importe quelles conditions » pointe Gérard Bancillon, le président de la confédération nationale des IGP. Même compassion dans le vignoble charentais : « nous sommes de tout cœur avec Bordeaux pour trouver une solution. Nous pousserons leurs demandes tant qu’elles n’ont pas d’incidence négative pour nous.  Nous les soutiendrons autant que possible, comme ils nous ont soutenu par le passé » indique Anthony Brun, le président de l’Union Générale des Viticulteurs pour l'AOC Cognac (UGVC).

Mis à part le possible soutien du Rhône, la plupart des vignobles ayant répondu aux sollicitations de Vitisphere ne prennent pas encore de position, mais affichent leur compassion. « On se garde bien de faire la leçon. Chaque interprofession gère au mieux sa catégorie » explique Bruno Kessler, le président de l’Association nationale interprofessionnelle des vins de France (Anivin de France), qui ne se positionne pas un sujet dont il souligne la complexité : « on recommande depuis un moment de transformer une partie des vignobles qui n’ont pas de débouchés en vignobles qui en ont. Mais il semble que Bordeaux ait la problématique de transmission de propriétés d’une population vieillissante. Avec la conjoncture peu favorable, il est compliqué à un certain âge de changer sa production. » Pour le négociant, la déconsommation structurelle de vin par les Français va continuer d’accroître les déséquilibres : « jusqu’à présent la croissance du rosé rétablissait l’équilibre, mais plus maintenant avec une moindre dynamique. Il est clair que l’on manque de blancs en France. »

Coup de pression

Face à cette prudence exprimée, le vignoble de Bordeaux donne un coup de pression politique pour obtenir des soutiens. Avec son discours lors de l’assemblée générale du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) qu’il préside et ses précisions lors d’une récente réunion publique dans le vignoble bordelais, Bernard Farges porte clairement la demande girondine d’un arrachage volontaire primé* pour réduire les volumes de vins bordelais déséquilibrant le marché depuis des années (1 million d’hectolitres seraient excédentaires, représentant 15 à 20 000 hectares à retirer du marché AOP). Pour espérer concrétiser ce projet bordelais, il faut modifier la Politique Agricole Commune (PAC). Ce qui implique d’unir la filière des vins français pour porter cette demande auprès du ministère de l’Agriculture et, in fine, de Bruxelles.

Pour convaincre autant que rassurer les autres bassins viticoles, Bernard Farges défend un dispositif utilisant la part des subventions annuelles de l’Organisation Commune de Marché vitivinicole (OCM vin) habituellement utilisée pour le vignoble de Gironde (10 millions € pour l’aide à l’investissement des chais et 10 à 12 millions € pour la restructuration). Ce qui ne coûterait pas un centime aux autres bassins ; Comme le viticulteur l’expliquait en réunion publique ce lundi 13 juin : « oui l’arrachage est possible. Si l’on est seuls à le porter, on n’y arrivera jamais. Ça commence à bouger. Des collègues commencent à dire "pourquoi pas". Du côté de la FNSEA, ce n’est pas acquis du tout. Du côté des Vignerons Indépendants, ce n’est pas acquis du tout. L’idée que l’on puisse bouger les textes européens, oui, mais pas les financements derrière. »

Viticulteurs en souffrance

Si le diagnostic est partagé nationalement, les moyens utilisés pour résoudre ce problème de surproduction divergent en effet. Par la voix de son secrétaire général, Jérôme Despey, la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants (FNSEA) explique qu’elle « sera aux côtés de ceux qui sont dans une situation difficile et cherchera à trouver des solutions pour accompagner les viticulteurs en souffrance selon chaque bassin. Je ne nie pas que d’autres vignobles peuvent avoir des difficultés sur le rouge. » Pour Jérôme Despey, « si la solution demandée par l’ensemble du bassin est une demande d’arrachage formalisée par les différents acteurs (les représentants de métiers, d’ODG, de syndicats, d’interprofessions…), il n’y aura pas de difficultés à porter la demande pour une modification des textes européens. »

Mais « là où je suis en désaccord, c’est que je me suis battu pour que nous gardions une OCM vin spécifique et structurante (amélioration par la restructuration des vignobles, politique d’investissements dans nos outils de caves particulières et coopératives, développement des actions de promotion pour chercher des parts de marché…). L’OCM vin est faite pour aller chercher de la compétitivité. Notre rôle est d’accompagner le plus grand nombre à la modernisation » explique le président du conseil spécialisé vin de FranceAgriMer. Qui reste peu enclin à une régionalisation de l’enveloppe nationale de l’OCM : « cela ne me semble pas être l’esprit de ce que nous avons voulu dans l’OCM vin spécifique pour donner le même accès et les mêmes chances à chaque bassin ».

Voie régionale

Pour les Vignerons Indépendants de France, « notre position est claire (nationalement et départementalement). Il existe indéniablement, en plus des problématiques conjoncturelles se succédant depuis trois ans, une problématique structurelle d’inadéquation entre l’offre et la demande. Il ne faut pas le minimiser, mais le solutionner » précise Jean-Marie Fabre, le président des Vignerons Indépendants, qui détaille : « pour répondre au déséquilibre structurel posé par le bassin de Bordeaux, la solution ne peut pas être nationale sur des fonds européens, avec des choix entre arrachages, investissements et restructuration. Nous sommes favorables à une solution gérée à l’échelle régionale, d’autres pistes sont possibles »

Le vigneron de Fitou évoque la possibilité de faire appel à des fonds FEADER (financés par l’Europe et la Région), des aides du second pilier de la PAC pourraient permettre d’aider à rediriger des surfaces viticoles vers d’autres usages. Devant être validée juridiquement, cette piste, pourrait être plus rapide à enclencher qu’une modification de la PAC, demandant des débats nationaux et européens alors que sa dernière mouture vient d’être validée (pour 2023-2027). « On peut espérer trouver des solutions rapides et efficaces pour arracher le plus vite possible là où c’est nécessaire » souligne Jean-Marie Fabre. « Tout est possible pour changer la PAC, mais avec quel temps pour y arriver ? Alors qu’il y a une urgence exprimée… » confirme Jérôme Despey, qui souhaite chercher d’autres moyens de financement dans le deuxième pilier de la PAC.

Ça tangue fortement pour les rouges

Un financement de l’arrachage en dehors des fonds OCM semble heurter nombre de régions « L’argent communautaire n’est pas fait pour ça » indique Jean-Benoît Cavalier, le président de l’AOC Languedoc, estimant que « ce qui est prioritaire aujourd’hui, c’est d’aider à l’adaptation rapide du vignoble (évolution des cépages, nouvelles pratiques culturales, investissement dans la capacité de stockage…). Nous avons besoin de tous les moyens nécessaires. » Devant convaincre son négoce (pour le moins frileux), le vignoble bordelais va devoir ferrailler pour faire avancer son projet, ou amender ses propositions. Dans tous les cas, les réflexions ne font que commencer, qu'il s'agisse d'arrachage, de distillation, de baisse des rendements, de mise en place de réserve interprofessionnelle... « Tous les vins de France sont dans la même barque. Ça tangue fortement pour les rouges. Ça secoue ! » conclut Éric Chadourne.

 

 

* : Un sujet lancinant depuis des années dans le vignoble de Gironde, déjà porté ouvertement l’été 2020 par Bernard Farges.